Une journée ordinaire dans une province Sibérienne

Depuis Tchita, capitale de la région de Transbaïkalie, je me suis rendue dans la ville de Mogoïtouï où est née mon amie Nadia et où son mariage avait lieu le 22 Juillet 2016.

On m’avait prévenue que la campagne russe campagne russe n’avait pas grand-chose en commun  avec la « campagne » française.

En gros, on m’a dit que:

1- Les gens picolent comme des trous ;

2- Les jeunes se barrent tous faute de travail et de perspectives ;

3- Les gens vivent en partie en autarcie, avec leur champs de patates, leur grand potager (« ogorod ») et parfois même leurs bêtes ;

4- Qu’après la chute de l’URSS, l’Etat a déserté les campagnes, fermant les usines gouvernementales et laissant les populations au chômage, livrées à elles-mêmes ;

5- Certaines campagnes sont mal accessibles. Les routes étant peu ou pas entretenues, quand le dégel survient au printemps, les véhicules s’embourbent rendant ainsi des zones inabordables.

Au regard de ce tableau, je ne m’attendais pas à grand-chose en débarquant dans cette petite ville de province …

Mais en réalité, Mogoïtouï  n’est pas le trou perdu – « glouchié » en russe – dont on m’avait dépeint le déprimé portrait. Pour utiliser la terminologie exacte, c’est un «bourg de type urbain » comptant environ 100 000 habitants. Malgré sa taille, j’aurai dû mal à parler de ville car ce n’est pas urbanisé au sens européen du terme. Plutôt qu’un plan logique d’organisation de l’espace, j’ai eu l’impression d’une accumulation de maisons qui se seraient construites au fil du temps au petit bonheur la chance en périphérie de la gare. Il y a un marché dans un hangar, quelques magasins disséminés le long des quelques grandes rues.

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RAS…

Lorsque je parle de rue, ça n’est pas la rue asphaltée avec des lampadaires et toute proprette comme dans nos centres villes. C’est plutôt que l’on a coulé une grande ligne de béton dans le centre de l’agglomération. La chaussée est déformée comme c’est souvent le cas en Russie, à cause des conditions climatiques extrêmes et d’un manque d’entretien fréquent. Dès qu’on s’éloigne du centre du bourg, les routes sont en terre et cailloutées. Avec le vent qui souffle dans cette steppe sans un arbre pour faire barrage, ça provoque des nuages énormes de poussières en été, et des bourrasques de vent glacé en hiver…

Mogoïtouï  n’existait pas vraiment jusqu’au 20ème siècle. Il y avait surtout des éleveurs sur ce territoire. De 1895 à 1905, avec la construction de la voie ferrée de transbaïkalie, ramification de la ligne du transsibérien, les gens qui habitaient dans les parages ont commencé à se concentrer et à se sédentariser autour de la nouvelle gare construite à Mogoïtouï  en 1907.

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Affiche promouvant la construction de la ligne du transbaïkale

A Mogoïtouï, on est à environ 3 heures de voiture de la Chine. Les gens vont y faire leur shopping, surtout pour les vêtements qui y sont beaucoup moins chers. Des autocars entiers emmènent les russes, qui font les  boutiques deux ou trois jours et reviennent avec le maximum du poids autorisé. Nadia me raconte qu’il y a aussi des professionnels qui vous payent le billet en échange de quoi vous servez de mule pour des produits hi-techs ou autres. Une année elle s’est retrouvée avec 90 iPhone et 50 costumes de sport dans ses sacs.

Dans le centre de Mogoïtouï, il y a quelques immeubles qui ont été construits dans les années 70/80. Ce sont des petits rectangles de deux étages, probablement faits de panneaux préfabriqués faciles et rapides à monter comme c’est souvent le cas pour ce genre de logement typique de l’union soviétique. Ils tiennent encore debout mais sont en mauvais état. La majorité de la Russie est d’ailleurs construite de ces tours érigées dans les années 60 sous Khrouchtchev pour permettre à la population d’accéder à des logements individuels.  D’où leur nom de « khroutchievkis ». Je ferai un autre article sur le logement en Russie car c’est encore un autre sujet sur lequel on peut écrire des pages et des pages.

En ce qui concerne Mogoïtouï , la population habite dans l’ensemble dans des maisons individuelles avec son potager, ses poulets et son champ de pommes de terre. Comme la famille de Nadia.

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Le potager

Dans ce coin de la ville, il n’y a pas de canalisations, donc pas de salle de bain, pas l’eau courante, pas de toilettes. Ces derniers sont une cabane avec fosse au fond du terrain.

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Dans la maison principale, il n’y a pas de portes pour que la chaleur circule bien. Un vieux poêle chauffe l’ensemble. Les deux petites sœurs, Katia et Sveta, qui vivent encore à la maison dorment dans la même chambre.

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La tante Marina dans la cour de la maison. A gauche, l’entrée de la maison d’habitation
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Katia dans le salon
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La chambre des soeurs
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La pièce principale avec le poële
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Le garage
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Sveta dans l’entrée de la cuisine et derrière, la bania

La cuisine est une pièce séparée, il faut traverser la cour pour s’y rendre. En arrivant, on nous a servi un bon repas, avec du Borch, les traditionnelles salades de chou mariné, de concombres, de tomates, des assiettes de saucisses – « kolbassa ». C’est sûr qu’en étant invité en Russie, vous ne risquez pas de mourir de faim !

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La table russe

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Tante Ira prépare des Teftelis, sorte de boulette de viande

Le père, Sacha, a construit une grande bania qui fait office de salle d’eau. Pour se laver, on allume d’abord le poêle qui chauffe l’eau et la pièce. Dans un coin, il y a un gros tonneau d’eau froide. Dans des bassines en plastique on mélange cette eau glacée avec l’eau brûlante chauffée par le poêle. Et avec des casseroles, on puise dans ce mélange et on se le renverse sur la tête ! C’est comme une douche, à la différence que vous jouez aussi le rôle du mitigeur et du pommeau de douche. Il y a une machine à laver qui fonctionne sans arrivée d’eau mais la mère fait tout de même la lessive à la main une fois par semaine pour toute la famille.

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L’entrée de la Bania
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La machine à laver mécanique
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Le poêle
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A l’intérieur de la pièce où l’on se lave

A l’extérieur de la maison, un coin pour faire sa toilette rapide. Le réservoir vert sert à mettre de l’eau pour se laver les mains et se brosser les dents. Il faut le remplir régulièrement.

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Je discute avec la maman de Nadia, prof de chimie à l’école communale. Elle m’explique que pour les zones où il la désertification est la plus forte, il existe des programmes pour les professeurs et les médecins d’une durée de trois ans. Ils gagnent plus quelques années, laissent les enfants aux grands-parents et reviennent avec les économies. Sinon, ici les gens travaillent surtout dans des branches financées par le gouvernement

Je pose aussi des questions à Aioucha, le mari de Nadia. Il m’explique un peu comment vit la ville, son histoire.

« Comme tu le sais, une crise profonde a marqué le pays dans les années 90 après la chute de l’URSS. Les régions les plus éloignées de Moscou, comme nous, ont d’autant plus souffert. Je me souviens des magasins aux rayonnages à moitié vides, les gens vivaient pauvrement. L’usine de tracteurs a fermé. Il n’y avait pas de travail, plus d’argent.

Dans les années 2000, avec l’arrivée de Poutine puis le passage de l’okroug dans une « zone économique spéciale » au statut juridique et économique privilégiant le commerce dans la région, l’économie a été boostée. Maintenant, avec la crise qui sévit dans tout le pays depuis 2/3ans, ça stagne. En plus avant, quand notre okroug était encore autonome, on recevait directement l’argent fédéral de Moscou.

Avec le référendum de 2008 qui a fusionné notre okroug à l’oblast de Tchita pour former un seul Kraï, celui de Transbaïkalie, les financements sont moins importants pour notre okroug car ils passent d’abord par le budget du Kraï. Quand t’es jeune, tu veux te barrer, tenter la vie dans une grande ville, voyager, tenter ta chance ailleurs. Le plus loin possible.”

Pour finir sur une note plus positive, il y a quand même des jeunes qui veulent rester ou revenir. Par exemple, une jeune prof de russe de l’école principale ne se voit pas vivre ailleurs qu’ici. Elle est revenue après ses études. Un autre, Bimba, qui poursuit ses études de médecine, sait déjà qu’il reviendra, une fois son diplôme en poche, travailler à l’hôpital municipal…

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Photo page d’accueil Andrey S. Shulgin

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12 réflexions sur « Une journée ordinaire dans une province Sibérienne »

  1. bravo pour ce beau commentaire. nous avons du mal nous français raleur à nous projeter dans la vie des régions éloignées de Moscou.
    Ce qui m’a bien fait sourire ce sont les toilettes que j’ai connus enfants chez mes parents! Mais la nuit il ne faisait pas moins 30° bises Constance.

    jeanne marie

    J'aime

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