Le mariage en Russie

Le mariage de mon amie Nadia qui a eu lieu en juillet 2016 en Bouriatie est l’occasion de vous expliquer un peu ce qu’est le mariage en Russie d’après ma petite expérience (3 mariages russes à mon actif pour le moment).

Dans cet article je vais me restreindre au mariage en général et aux préparatifs, car la fête est encore un sacré morceau.

Un peu d’histoire

En Russie, on se marie plus tôt qu’en France, même si on y observe aussi une tendance au report du mariage à plus tard avec une hausse du nombre de mariages après 25 ans. Pour vous donner une idée globale du mariage depuis la révolution de 1917, on peut dire que :

Lors des premières années du régime communiste, de 1917 au milieu des années 30 environ, le mariage a mauvaise presse. Les citoyens doivent vivre tous ensemble, l’institution patriarcale que représente le mariage éliminée. Ce dernier est  perçu comme le reliquat d’un système bourgeois, dans lequel les revenus de la famille proviennent du père-mari et sont investis dans le foyer dont la femme est la gardienne. Cette dernière représente ainsi la propriété privée, le rempart de la famille traditionnelle. Pour promouvoir le jeune régime communiste, traditions et ordre ancien doivent être transformés.

A ce titre, la procédure de divorce est facilitée, les femmes ont accès à l’enseignement supérieur, l’avortement légalisé (1920). Sortir les femmes du giron familial est une priorité afin d’anéantir les potentielles velléités de petit-bourgeois replié sur la propriété matérielle. Par la même occasion, on veut résoudre « la question » de l’obscurantisme des femmes en les intégrant à la vie citoyenne et économique du pays. Les chercheurs caractérisent ces années de « politique de défamillisation».

A cette période, le mariage n’est plus célébré à l’église, le pouvoir soviétique instaure le ZAKS comme unique endroit où l’on se marie. Le ZAKS c’est l’équivalent de notre mairie pour enregistrer les naissances, décès et mariages à l’état civil.

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Une anecdote pour la route : les mariages des années 20 étaient surnommés « mariage rouge », car la table sur laquelle les nouveaux époux signaient le registre devait être tendue d’une nappe rouge – communisme oblige.

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La belle nappe rouge
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Panneau de zaks à gauche

Puis, en partie face à la menace de la guerre, le gouvernement entreprend un changement de cap à partir des années 30. Dès les premières années du régime communiste, on avait mis la femme au travail au service du communisme dans les usines et dans les champs et la NEP (nouvelle politique économique) avait commencé en 1925, enrôlant l’ensemble de la population, hommes ou femmes.  Notons cependant que dans les milieux paysans, qui sont amplement majoritaires lorsque la révolution éclate, la femme a toujours travaillé. Désormais, avec la nouvelle politique des années 30 qu’instaure le parti, la femme se doit également de donner des enfants à la patrie dans un contexte de poudrière politique Européenne et une seconde guerre mondiale qui se profile. Il faut produire de futurs bras pour les usines, et de futurs soldats pour l’armée ! Mission d’autant plus urgente qu’avec la politique de défamilisation des années 20, la première guerre mondiale et la guerre civile entre rouges et blancs ayant suivie la révolution de 1917, la population connaît un déclin qu’il faut enrayer.

Ainsi, de 1936 à 1955, l’avortement est interdit, caractérisant une politique pro nataliste (et fonctionnant par la contrainte.) Les enfants nés hors mariage ne peuvent plus être reconnus par leur père. La procédure de divorce est compliquée (1944): il faut d’abord faire une demande, un avis de divorce est publié dans le journal, et seulement si le couple ne trouve pas de solution à ses problèmes alors le divorce est entériné. A la veille de la grande guerre patriotique en 1941 (rappel: en URSS, la seconde guerre ne commence qu’avec l’invasion de la Russie en 1941 lors de l’opération Barbarossa, l’Allemagne nazie ne respectant pas le pacte Molotov-Ribbentrop dit de non-agression.), un nombre record de mariages est enregistré, entre autre parce qu’on se marie avant le départ au front. D’autant plus qu’en URSS, un impôt est créé en cette même année visant les personnes non mariées ou n’ayant pas d’enfants (6% des revenus). Après la guerre, l’âge au premier mariage s’est trouvé augmenté car les circonstances avaient mécaniquement repoussé de nombreuses unions. Le creux démographique qu’a représenté la grande guerre patriotique a empêché de nombreuses femmes de se marier et de fonder une famille.

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Le banquet de mariage après la cérémonie, 1950-1960

Dans les années 60-70, caractérisées par des relations sexuelles plus précoces, on se mariait plus jeune car il fallait bien légitimer civilement ces unions. Le schéma habituel voulait que l’on se marie pendant ces études ou alors juste après. C’est d’ailleurs encore souvent le cas, sur les 6 filles de mon master de 2016 par exemple, 3 se sont mariées l’été, une autre se marie dans un an. Etre mariés pouvait notamment permettre de recevoir un appartement familial du gouvernement ou encore d’être envoyé dans la même ville que son conjoint après l’université (en URSS vous étiez en effet appelé à vivre là où le gouvernement avait besoin de vous après vos études.) Sans mariage, votre partenaire n’avait donc pas de statut, l’un pouvait se retrouver au Tatarstan et l’autre à Omsk.

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A la sortie du « palais des mariages », dans les années 60

Au moment de la perestroïka, à partir de 1985, une énième campagne anti-alcool est lancée qui vise à limiter la consommation d’alcool. On appellera « mariage du Komsomol » (les jeunesses communistes) les mariages sans alcool !

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Mariage entre Komsomols
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Un mariage en 1985, les deux témoins portent un ruban rouge

Enfin, il y a à mon sens une différence dans la perception de la famille. Pour moi, un couple même marié n’est pas encore une famille, il faut encore les enfants, alors qu’en Russie j’ai l’impression qu’on parle de famille dès le moment où l’on est marié civilement.

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Au mariage de Nadia et Aioucha et leur carnet de famille dans l’étui avec семья – « famille »

Bon, et aujourd’hui ? Pour vous donner quelques chiffres, l’âge moyen du premier mariage en Russie en 2013 était de 27.6 pour les hommes versus 23.9 en 1990, et de 25.2 pour les femmes en 2013 vs 21.9 en 1990. Il faut noter que les niveaux atteints dans la première moitié des années 90 sont tout à fait records, aussi bas qu’avant la révolution. On peut notamment l’expliquer par la grande période d’instabilité économique et politique qu’a constitué cette époque et qui a poussé les jeunes gens à stabiliser ne serait-ce que leur situation familiale. Ensuite, à partir de 1993/1995, l’âge du premier mariage a petit à petit augmenté et les divorces ont augmenté, les difficultés économiques étant nombreuses.

A titre comparatif, en France, les hommes en 2013 se mariaient en moyenne à 32.3 ans pour la première fois et les femmes à 30.5 ans. Il faut prendre en compte qu’en France on vit souvent longtemps en concubinage, parfois en faisant déjà des enfants, et qu’ensuite on se marie. Mais globalement j’ai l’impression qu’on se marie peut être plus rapidement en Russie, après moins d’années passées ensemble.

En étant une femme j’ai l’impression qu’il y a en Russie une insistance sur le mariage. Le statut de femme/homme marié est valorisé, ainsi que d’avoir une famille. Combien de fois m’a-t-on demandé si j’étais mariée, et quand est-ce que je comptais avoir des enfants ? Un bon paquet de fois, surtout des personnes de 50 ans et plus car les jeunes tiennent un discours moins alarmiste.

Quand on me demande si j’ai un copain:

« Oui »

« Allez hop, faut se marier! »  (« давай, жениться надо ! »)

« Mais je n’ai que 26 ans ! »

« Non, en Russie, tu as DÉJÀ 26 ans » !

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Pas du tout le sentiment d’être un vieux cornichon.

Ah et bien sûr, on me demande aussi si mon ami a un appartement et une voiture, ce qui comme chacun le sait est le plus important dans une relation de couple ! Je rigole, mais c’est vraiment les questions qui reviennent régulièrement, l’appart et la voiture étant des symboles de la réussite sociale. Dans la série des conseils sympas, certaines filles m’ont déjà soutenu mordicus que si au bout d’un an de relation ton copain ne t’as toujours pas fait de demande en mariage, il faut le larguer, ça veut dire qu’il est pas sérieux…

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– « Tu veux te marier? – Oui! – Va voir là-bas, la jeune mariée va lancer le bouquet. »

 

Il y a aussi l’idée persistante que si à 30 ans tu n’es pas mariée, c’est que tu as un problème et que tous les bonhommes sont déjà pris, ou encore qu’il faut faire une enfant avant 30 ans (en même temps en France aussi cette barrière des 30 ans existe, comme si après cet âge là on devenait un vieux croûton). Pour relativiser, je pense que mon impression est un peu biaisée car je n’habite pas à Moscou ou Saint-Pétersbourg où le rythme de vie plus soutenu et la carrière prennent le pas sur la fondation précoce d’une famille. On se marie et on fonde une famille plus tard lorsqu’on habite une grande ville.

On dit souvent que cette pression au mariage qui pèse sur les filles est liée au déficit d’hommes. En regardant la pyramide des sexes, force est de constater qu’il y a en effet plus de femmes en Russie que d’hommes. Et parfois, on ajoute qu’en plus les bons partis ne courent pas les rues.  En plus d’être un bonhomme, l’homme doit (je n’y vais pas avec le dos de la cuillère sur l’image stéréotypée de la masculinité hein…) : gagner les sous du ménage, ne pas être paresseux, ne pas boire, ne pas te taper. Résultat, la concurrence est rude pour se trouver son Boris à soi. Les hommes ont aussi la pression à vrai dire, on leur demande souvent après 30 ans quand est-ce qu’ils vont se marier.

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« Comme t’as grandi! Bon et alors, t’as trouvé une fiancée? Tu te maries quand? » – les discussions sympas des fêtes de famille

Les préparatifs du mariage

En ce qui concerne l’organisation elle-même du mariage, j’ai été frappée que les familles soient prêtes à s’endetter pour financer la fête, en espérant que les cadeaux des invités en espèces couvriront les frais. Pour moi c’est assez irrationnelle comme stratégie mais ça a l’air d’être assez courant autour de moi.

Il faut bien dire qu’il y a une espèce de folie autour du mariage, j’entends par là le jour de la fête, pas le contrat que représente le mariage. En gros, il faut que ce soit le plus beau jour de sa vie de couple et certains ne lésinent pas sur décoration, robe et pièce montée. Je pensais que c’était un truc russe mais en fait en rentrant en France cet été, je me suis rendue compte qu’on avait aussi le salon du mariage, des magazines et plein de blogs spécialisés. Un gros business en somme. Ce qui m’a frappée aussi c’est à quel point un mariage en Russie ou en France peuvent être uniformisés à cause de ce business. Au choix on a mariage dans le style champêtre, mariage dans le style provence, mariage dans le style Pompadour… Et les fameux wedding-cakes à étages et en pâte à sucre. Résultat tu retrouves les mêmes détails de décorations au fin fond de la Bouriatie ou en Normandie.

Etant donné que mon amie est russe mais son mari bouriate, des traditions bouriates se sont aussi mêlées aux préparatifs. Je rappelle brièvement qu’en Russie on distingue la nationalité de la citoyenneté. On peut être citoyen russe mais de nationalité tatare ou bouriate.

Par exemple, la date du mariage a été choisie après avoir consulté un moine au datsan, le temple bouddhiste. Une fois que la date a été choisie, il faut s’enquérir de la bonne disposition des dieux pour le mariage. Pour ce faire, la famille du fiancé doit se rendre chez les parents de la fiancée avec un khata, tissu qui représente l’hospitalité chez les bouriates et que l’on offre aux visiteurs en signe de respect. En même temps, la famille doit allumer une bougie. Si elle brûle, alors ça veut dire que c’est tout bon pour le mariage. Et sinon? Bah sinon tu te maries quand même mais tu pourras pas dire qu’on t’avait pas prévenu !

Une autre tradition bouriate consiste à ce que les femmes du côté de la fiancée et du fiancée fassent le lit de noces avec un ensemble de draps de la mariée et un ensemble venant du côté du marié. Il faut mettre de l’argent et boire de la vodka entre chaque couche. Quand le lit est fait, on peut aussi demander à un homme marié qui a beaucoup d’enfants de se coucher dedans. Avec ça, vous augmentez les chances d’avoir un mariage avec beaucoup d’enfants et plein d’argent !

Pour un récit sur la fête elle-même, c’est par là Une fête de mariage en Russie

En attendant, voici la bande-annonce de Gorko, un film (assez stupide) sur le mariage. Gorko veut dire amer en russe, c’est ce qu’on crie aux jeunes mariés pour qu’ils s’embrassent. On espère qu’après s’être bien époumoné à crier « amer » pendant la fête, il ne reste aux jeunes mariés que douceur pour le reste du mariage.

Sources des données statistiques: INSEE (France) et Rosstat (Russie)

Sources pour contexte sociologique et historique: essentiellement les travaux des chercheuses Anna Tiomkina et Elena Zdravomyslova, spécialistes reconnues en Russie de la sociologie du genre qu’elle ont contribué à faire émerger dans les années 90 dans la  Russie post-soviétique.

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